Texte de Céline Calonne (avec son autorisation)

Je crois que c'était le lendemain de l'arrivée de maman dans le service gériatrie aiguë puisqu'on y avait été bien accueillis par Nicolas, l'interne du service. Elle est arrivée chambre 2. Ca s'est corsé quand ils l'ont transférée chambre 15, l'avant-dernière du couloir après 2 ou 3 virages à droite.

...

Je viens d'arriver avec papa. [...] Je me souviens avoir fait tout le chemin inverse pour revenir au bureau des blouses blanches dont la porte était ouverte.

Aucune condescendance, je le rappelle, dans le terme générique que j'utilise pour désigner les membres du personnel, leurs fonctions ne sont pas lisibles, ils sont tous en blouses blanches, sans badge. Seul Nicolas s'était présenté en nous disant bonjour, son prénom et sa fonction.

Au bureau des blouses blanches disais-je, je devais avoir les yeux grands ouverts, je suis sûre de ne pas avoir eu les yeux froncés, je devais montrer la direction chambre du pouce et je sais que j'ai dit « c'est normal qu'il y ait quelqu'un dans le lit de ma mère ? Chambre 15... ». A ce moment, je pensais qu'il y avait eu un embouteillage de malades. En même temps ça me semblait étrange parce que je n'avais vu aucun lit dans le couloir. D'autre part, j'avais bien remarqué qu'il y avait des chambres d'hommes et des chambres de femmes. Je n'ai pas vraiment pensé à une personne désorientée sur le coup, c'est vrai. J'avais croisé ce monsieur dans le couloir avec ses proches très souriants, je n'avais rien détecté d'étrange. Cela dit, la logique m'a parue évidente lorsque la blouse blanche m'a informée en reparcourant le couloir dans l'autre sens. Ca devenait plutôt rigolo dans mon esprit.

Seulement voilà. Très peu de temps après, la dame de la chambre 13 crie un « Au-se-cours !» tonitruant sur un octave : trois notes montantes comme si-mi-si avec un accent tonique sur le dernier si. S'ensuit une demi-pause voire un soupir, puis répétition ad-lib des trois notes. Après quelques mesures supportées vaillamment, je sors dans le couloir et aperçois la cantatrice de fortune assise de travers dans son fauteuil, essayant de manipuler un drôle de morceau de tissu. « S'il vous plaît, aidez-moi !» me dit-elle dans une plainte rauque cette fois, un peu essoufflée, lorsqu'elle me voit. Je m'approche et comprends que le bout de tissu est un gant fourni par l'hôpital. En l'aidant à l'enfiler, j'aperçois une flaque à ses pieds... elle commence à soulever sa chemise de nuit. L'intervention du personnel me paraît plus qu'indiquée. Je l'en informe, et alors qu'elle reprend son refrain affolé, je refais rapidement le chemin jusqu'au bureau du staff que je vois discuter en groupe dans le couloir. Je pense que je peux, que je dois interrompre ce qui semble une conversation distendue. Je ne me souviens pas du dialogue exact. Je me souviens que lorsqu'on me dit « on va y aller » j'ai envie qu'ils y aillent vite. Je leur précise qu'elle paraît très instable sur son fauteuil, qu'elle peut glisser sans préciser davantage pourquoi. On me répète qu'on va y aller. Et là j'ai dû dire « Mais quand ? C'est super anxiogène ! » Effectivement, je suis hyper anxieuse d'entendre appeler au secours si fort et de façon aussi soutenue, anxieuse de l'effet sur ma mère autant que sur mon père, ça me paraît évident que ça angoisse tous les malades, et qu'une fois tirée d'affaire, elle se calmerait. C'est là qu'intervient la blouse blanche blonde platine.

En fait sa couleur de cheveux je ne m'en rappelle pas vraiment. Ils sont courts, une coupe comme un casque angulaire, peut-être soutenue par du gel ou de la laque qui maintient les mèches en pointe, un peu comme Natacha Polony en plus court, plus dru, et avec une couleur plus claire que foncée, métallique en tout cas, blonde platine ? Argentée ? C'est peut-être l'interprétation que j'ai faite moi-même du masque de froideur qu'elle affiche en contournant ses collègues par l'arrière pour me clouer le bec d'un ton ferme : « De toute façon cette dame elle va crier tout le temps, elle est comme ça, elle va crier jusqu'à ce qu'elle parte. Alors qu'est-ce qu'on fait ? Là on est en transmission. Quand on a fini on vient. » A peine un point d'exclamation dans la voix mais un ton glacial et un non verbal qui en dit long. Je suis estomaquée. J'ose quand-même demander quel est l'horaire des transmissions. Elle me répond de 14 à 15. Je regarde ma montre en disant que je ne le connaissais pas (il est 14h51), que maintenant je le connais (sous-entendant que je n'interromprai plus ce moment certes très important de leur timing, quitte à laisser une vieille dame se casser la figure ou le col du fémur en tombant dans son pipi). Et je retourne angoisser en groupe et en grappe au fond du couloir, comme dans le camp clairement adverse et définitivement impuissant.

De retour au fond du couloir, je ferme la porte de notre chambre sans demander son avis à l'iguane*. Je rassure ma mère avec l'hypocrisie la plus bienveillante. La dame ne craint rien, elle a juste peur et ils vont venir s'occuper d'elle. Mon père est admirable. Stoïque. Il ne laisse presque rien paraître mais l'atmosphère est lourde. Les autres malades que j'ai entraperçus dans leurs chambres ne trahissent pas d'émotion, a l'instar de notre iguane. Il faut dire que certains sont aussi inertes que des statues de cire plus ou moins cabossées dans leurs lits. A mon avis, ils sont soit sourds profonds, soit en dépression profonde.

Chacun se mure donc comme il peut dans la perspective des 9 minutes à venir. Papa reprend sa lecture, maman ne dit rien, je cherche à m'occuper avec mon smartphone, mais je sens peu à peu mes yeux se gonfler. J'ai dû repasser devant cette pauvre femme, lui dire d'attendre un tout petit peu, qu'elles allaient arriver. Elle m'a répondu d'un air lucide mais sans colère « Oh j'y crois pas...» avant de reprendre « Aidez-moi » ad-lib, comme si c'était sa seule action possible. Je retourne Est-ce qu'on va vraiment supporter ça à longueur de journée, tous les jours ? Et cette peau de vache, elle n'a pas à cœur de rassurer les visiteurs autant que les malades ? Il suffisait de me dire presque la même chose avec une voix rassurante, ça aurait tout désamorcé. Bien sûr, on ne peut rien dire. Il est de notoriété publique que le personnel hospitalier est insuffisant. Leurs conditions de travail dans ces cris, j'en sens bien le caractère corrosif. Je sais, se protéger derrière une carapace, prendre de la distance c'est essentiel dans ces métiers. Mais de là à court-circuiter autant son empathie ? On peut aussi avoir une empathie technique, un peu mécanique, apprise, dont la fonction serait de ne pas amplifier le stress de tout le monde, dans un but purement médical, professionnel (si on doit absolument écarter l'humain). Je me fais toutes ses réflexions en faisant quelques allers retours salutaires à l'autre bout du couloir, pour ne pas montrer à papa mes yeux rougis et congestionnés. Ce côté du couloir est complètement désert. C'est le côté gériatrie mobile. Je peux m'asseoir sangloter tranquillement sur un siège rembourré, très confortable, en retrait du couloir dans un renfoncement où quelques portes sont visiblement des bureaux vides et fermés. J'essuie mes yeux avec le papier essuie-main des toilettes toutes proches. A défaut de papier toilettes, celui-ci n'est pas trop rêche et suffisamment ferme pour me moucher dedans proprement. Bon point. C'est une discussion avec une autre dame qui visite sa mère qui finit par canaliser mon trop plein d'émotion. Je relativise moi-même : « elle n'aurait pas dû me parler comme ça, c'est juste 2 à 3 minutes mal gérées.». D'ailleurs les blouses blanches sont passées, la malade ne crie plus depuis longtemps. Elle est recouchée, semble calme mais j'avoue que je ne m'attarde pas à la regarder avec précision. Je remarque qu'on ne l'entend à nouveau que presque 3 heures après. La permanence de ses cris, c'était du pipo. Quant aux solutions, elles en ont : à un moment où « ça » reprenait, j'entends une voix de blouse blanche lui décrire visuellement le temps à attendre qu'on vienne s'occuper d'elle : « quand la grande aiguille de l'horloge qui est sur le 4 sera sur le 5 ». J'ai constaté avec satisfaction qu'elle n'avait repris son appel de détresse qu'après ces cinq minutes. Elle n'est donc pas du tout incontrôlable, et elles ont des trucs les blouses blanches, comme pour les enfants. D'ailleurs, je constate qu'elles terminent leur tournée de médicaments aux malades, avec la dame en fauteuil à côté d'elles. « Vous ne criez pas madame Y, hein ? On est là, d'accord ? » Elle ne répond pas, elle n'a pas l'air super tranquille mais en tout cas son anxiété est limitée. Celle de tout le contenu vivant du service aussi même si tout le monde fait la gueule. Aiguë, la gériatrie...

 Note :

* Voir le texte : Pas de musique pour les iguanes.

Merci Céline pour ton texte !