Texte de Céline Calonne (avec son autorisation)

A son arrivée dans le service de gériatrie aiguë, la voisine de chambre de maman semble grande dans son lit, elle a toute sa tête, des escarres sur les talons, mange (comme quatre par rapport à maman) de la main gauche car elle est paralysée de la main droite, a quelques visites, et nous demande simplement de l'aide pour finir son yaourt. On comprend aussi qu'elle a des nausées puisqu'on l'a entendu demander un médicament anti-nausée avant le repas et qu'on lui donne systématiquement une sorte de panier rond enveloppé de plastique, dont il ne me semble pas qu'elle se soit jamais servi en notre présence (ouf), même si le rideau entre les 2 lits est parfois un peu tiré.

Maman étant encore très absente. Papa a les mains sur ses pieds un peu froids, et je lui fais écouter un peu de musique classique via des écouteurs et mon smartphone. Elle ne réagit pas trop. Elle me répond quand même « oui » quand je lui demande si ça lui plaît, mais à ce stade là, je ne sais pas trop si c'est une réponse automatique ou réfléchie. Vers la fin de la journée, je pose le smartphone à côté de son oreille, sans les écouteurs, en mettant le son très bas. C'est du Chopin. Elle aime beaucoup Chopin. Très vite on entend la voisine : « Haaaaa, c'est beau ça... ». Elle a les yeux fermés. Je propose d'augmenter un peu le son, elle acquiesce, et Chopin apaise d'un coup toute la chambrée.

Elle est cool la voisine.

Mais il est tard, entre 19 et 20 heures, et la sonnerie du téléphone interrompt soudain Chopin. Je suis obligée d'écourter deux fois le concert. Elle ne dit absolument rien. Elle a toujours les yeux fermés.

Elle est cool la voisine.

Après, nous avons changé de voisine. Habillée, assise dans son fauteuil, elle communique très peu. Elle a à peine répondu bonjour à notre arrivée, puis a regardé maman d'un air un peu attendri me semble-t-il en contournant le rideau du regard, avant de se cloîtrer dans un mutisme et une immobilité remarquable. Assez vite je ressors mon smartphone et lui demande si elle aimerait écouter de la musique classique ou si ça la dérange, elle me répond quelque chose comme « pas trop fort » avec une air pas très engageant. Je mets donc très très bas. Puis lorsque papa me dit d'augmenter le son pour que la voisine puisse entendre (il n'a pas compris la même chose que moi), je vérifie auprès d'elle ce qu'elle souhaite. Elle répond avec un geste de la main et en regardant ailleurs « Ho, c'est comme vous voulez ! ». C'est très clair, je remets les écouteurs à maman. Les jours suivants plus aucune communication. Papa me raconte même dans un tramway de retour un petit épisode. Alors que je suis descendue boire un café, papa a le réflexe de tirer le rideau entre maman et la voisine pour éviter le rayon de soleil qui arrive dans la figure de maman à travers la fenêtre du fond. Elle a beau être quasiment aveugle à cause de sa DMLA*, maman est facilement éblouie par la lumière directe, nous sommes habitués à ce qu'elle s'en plaigne. La voisine empêche impérativement le glissé de rideau avec sa main. Et lorsque papa lui explique la raison de son geste, elle répond quelque chose comme « oui, moi ça me gêne. ».

Pas commode la voisine !

D'ailleurs je me rappelle de l'aller-retour rapide d'une blouse blanche disant « Mme X, est-ce que vous allez me laisser faire votre prise de sang aujourd'hui ? Non ? Bon. ». Ca ne devait pas être urgent ni capital parce qu'elle n'a vraiment pas insisté. On avait à peine entendu le « non », mais le mouvement de la tête avait été très clair.

Un autre jour, elle est couchée, habillée, complètement immobile, la tête orientée un peu vers nous. A un moment, je sens son regard se poser sur moi, je la regarde, ses paupières se ferment directement, comme si on avait appuyé sur un bouton. La mécanique se répète plusieurs fois. J'avoue que je m'y adonne avec amusement pendant un moment. Papa n'a pas profité du sketch. Je lui raconte en baptisant la voisine « l'iguane ». Il me répond avec beaucoup de justesse « elle a plutôt l'air d'une guenon ». Il a raison. Le regard d'une guenon, c'était exactement ça.

Note:

*DMLA : Dégénérescence Maculaire Liée à l'Âge.

Merci Céline pour ton texte !